lundi 11 juillet 2016

La question agricole : Crise des Marchés; Crises de modèle.

Nous ne pouvons que souscrire au soutien des agriculteurs confrontés à la crise des grandes filières agricoles dont chacun conviendra qu’elles sont bien plus structurelles que conjoncturelles.
Contribution au débat pendant et à l'issue de la session départementale du 16 juin 2016
 Après des années de crises incessantes, toutes suivies de grandes déclarations et de combien de plans dits « d’avenir » ou « stratégiques », il devient très difficile d’entendre que L’État et la Région auraient de nouveau la ferme l’intention de s’impliquer en faveur « d’un meilleur équilibre dans les relations commerciales, tant sur le marché intérieur qu’international, et d’accroître leur soutien à l’investissement pour améliorer la compétitivité des élevages français » 
Avec toutes les conséquences à venir de la loi NOTRe dont on pourrait parler à souhait, j’entends parfaitement que « le Département ne dispose pas (ou plus ...) des leviers d’action pour agir sur ces questions ». Je suis de ceux qui le regrettent.
Pour autant, que ce soit entendu les membres de notre assemblée ne peuvent s’en tenir à « jouer les seconds rôles ». En effet, de par leurs responsabilités publiques, ils se doivent de structurer leurs analyses personnelles et formuler des propositions novatrices.

Le lien de téléchargement du rapport de session : http://pdf.lu/68AU
Depuis plus de 15 ans, tous les gouvernements se sont montrés particulièrement évasifs, si ce n’est fuyants à propos des effets de la dérèglementation des marchés relatifs aux grandes filières agricoles. Il en est de même lorsqu’on aborde la question de fond sur les choix de modèles productifs dans le contexte des dernières orientations de la politique agricole européenne et donc nationale. A cette date, la véritable préoccupation qui prévaut reste encore de savoir si nous avons un Etat suffisamment stratège pour offrir des perspectives d’avenir aux grands secteurs de la production agricole et agroalimentaire en France. Notre question concerne tout autant les grandes organisations professionnelles.
Alors que depuis 2008, nous subissons une désindustrialisation massive de l’économie en général et Bretillienne en particulier, il nous faut plus que jamais débattre de tels sujets et prendre des positions claires pour enrayer les crises à répétition de nos organisations productives.
Pour une bonne part de notre assemblée, nous sommes des représentants de territoires agricoles, qui plus est dans un département devenu en un demi-siècle le 1er producteur français de lait ([1]). Faut-il rappeler que l’Ille et Vilaine occupe le second rang pour ses effectifs de bovins avec 700 000 têtes, toutes races confondues ; juste après la Manche ? Enfin, notre cheptel porcin tient la 4ème place en France, juste derrière les trois autres départements bretons.
Parce que nous disposons d’un potentiel économique lié à l’agriculture aussi conséquent, qui pourrait admettre que nous n’ayons pas à nous exprimer sur un sujet aussi prégnant ? Ce sont des activités qui ne concernent pas moins de 14 000 emplois agricoles dans nos campagnes. De surcroît, convenons bien que les quelques 18 000 salariés de nos industries agricoles et agroalimentaires d’Ille et Vilaine sont intrinsèquement concernés.
Tel que le rapport de session le formule : soutenir la diversification, développer l’agriculture biologique, mieux appréhender l’économie des intrants, dont les importations céréalières, comme des protéines végétales à des fins d’alimentation animale, … sans oublier la problématique des énergies renouvelables, représentent autant d’enjeux de premier plan.
Dans cette assemblée, nous avons incité et encouragé de telles évolutions / mutations. Elles sont indispensables pour assurer la promotion d’une agriculture plus économe et écologiquement responsable. L’ensemble de ces initiatives, nous les revendiquons aux côtés de la majorité d’avant 2015. D’ailleurs, nous n’avons d’aucune manière l’intention de changer de point de vue, ni d’infléchir notre approche sur le sujet.

Tous interpelés par l’urgence de très court terme, le problème n’est donc pas seulement d’apporter des aides exceptionnelles qui seront à l’évidence les bienvenues, comme le fait d’abonder les contributions d’autres institutions. Le défi qui s’impose à chacun des acteurs parties-prenantes dans ce dossier hautement sensible, c’est d’abord de préparer l’élaboration d’un nouveau projet agricole. Ce projet devra t-être collaboratif et ouvert à toutes les diversifications technologiques et économiques possibles.

RÉTROSPECTIVE
En son temps, le modèle agricole des années 60 a très largement contribué au développement des volumes dans un contexte de productions et marchés régulés. Un tel cadre a permis d’atteindre des objectifs stratégiques très attendus en matière d’indépendance alimentaire du vieux continent. Toutes les séries statistiques le montrent. Il l’a été grâce aux gains de productivité technique et de la massification acquise au moyen d’un modèle intensif. A la différence d’autres pays ou régions, il convient de noter qu’il s’est imposé au travers d’un cadre d’exploitation agricole « familial » ou de type « TPE » ([2]).
Partant du déficit alimentaire chronique de l’Europe des années 50, nous sommes ainsi devenus excédentaires et dès les années 70 exportateurs nets en denrées alimentaires. Les orientations de cette politique européenne ont ainsi permis à notre économie agroalimentaire française et de l’Ouest en particulier de saisir l’opportunité d’affirmer sa place de « chef de file » dans les stratégies agricoles et agro industrielles d’amont comme d’aval à l’agriculture. A ce stade, la question n’est certainement pas d’idéaliser à l’excès les effets de ces options politiques des années 50 - 60. Il est toutefois manifeste que les résultats d’une telle logique technologique et économique se sont avérés particulièrement singuliers jusqu’à la veille des années 2000. En son temps, n’a-t-on pas fait l’apologie du « miracle agricole breton » ?
A ce stade, la question essentielle ou déterminante pour l’avenir mérite d’être soulevée. Les causes de la crise sont-elles liées aux orientations des politiques publiques prises dans les années d’après guerre (1950 puis 60) où découlent-elles plutôt des orientations néolibérales qui se dont imposées à partir du milieu des années 70 ? ([3]).

CONSTAT
Tous confrontés aux multiples crises récurrentes, il convient d’aborder autrement l’avenir du développement de ces filières ; majoritairement d’excellence grâce à la formation et aux compétences acquises de nos agriculteurs. Des filières que d’aucuns critiquent avec force d’arguments à l’appui et dont certains peuvent être entendus. Nous sommes en effet loin du compte en termes de conséquences écologiques et de revenus dans la plupart des secteurs d’activités.

Coût sociaux, pollutions, impacts sanitaires, déficits hydriques, épuisement de certaines ressources, altération des sols … j’entends de la part des plus productivistes au sens littéral qu’il n’y a pas ou plus d’autre alternative que celle de délocaliser les productions intensives. Finalement, le corollaire serait-il d’opter pour la décroissance de nos territoires ?
Avec des diagnostics bien des fois divergents, tous font référence à d’indispensables mutations. Ce sont là des discours qui pour une première partie des acteurs, sont manifestement soumis à la logique politique de la pensée unique qu’impose le modèle de l’économie néolibérale. Sur le fond, il s’agit de s’exonérer d’un coût social jugé trop élevé ici et bien sûr de la contrainte environnementale … en comparaison à d’évidentes différences au sein d’autres pays de l’union européenne même !
Bref, et sans le moindre scrupule, tournons le dos à nos responsabilités sociétales en matière d’économie et parachevons de la sorte le processus de « mise en coupe réglée » de la planète …
Concernant d’autres points de vue très sensibles aux enjeux de santé et d’environnement, nous avons dans une veine ou discours très différent les opposants aux arguments de la pensée néolibérale. Paradoxalement, les deux aboutissent à la même conclusion : la décroissance et par voie de conséquence la désertification irrémédiable de nos territoires ruraux.
En première approche, il n’y aurait donc plus aucune opportunité de profitabilité à saisir en terres de l’Ouest. Pour les tenants d’inspiration libérale, il deviendrait incontournable de délocaliser. Pour les autres, il s’agirait de « mettre un terme à l’intensification qui n’a fait que dégrader l’environnement et les conditions de vie ». Cette dernière option, très favorable à une autre forme de modèle extensif, pourrait rapidement concourir à réduire la densité des emplois si nous n’y prenons garde. Toutefois, nous ne considérons pas qu’il s’agisse d’une fatalité.

A LA CROISÉE DES CHEMINS
Confrontés à un tel constat, quelle serait l’alternative raisonnable pour tous ceux qui font vivre nos territoires et souhaitent contribuer à leur consolidation économique, écologique et sociale ? Pour les tenants de cette alternative raisonnable, l’enjeu consisterait d’abord à trouver la meilleure voie pour financer l’innovation issue du progrès des connaissances scientifiques et techniques. Ces innovations doivent se traduire par des investissements technologiques nouveaux, voire inédits. Ce serait possible sous condition qu’il n’y ait plus de détournement à l’excès de la richesse produite (valeur ajoutée) au sein des chaînes de valeur par les acteurs de l’aval agroalimentaire, comme de la distribution ([4]). Il devient donc indispensable d’initier un nouveau débat fondateur qui ne résume plus uniquement à celui des prix au sens le plus étroit, mais plutôt d’impulser une nouvelle et véritable politique de la maîtrise des choix d’investissements ; là où sont les enjeux écologiques et sociaux pour l’avenir des territoires.

Aucune action de cette nature n’est envisageable aujourd’hui sans l’instauration d’un arbitrage structuré de la puissance publique ; ce dont cette dernière s’est totalement dessaisie sous la pression de l’orientation néolibérale des politiques européennes. Pour ce faire, nous n’échapperons pas à la reconstruction des circuits de financement de l’économie hors des schémas spéculatifs ou du profit sans limite qui se détournent systématiquement des activités à faible taux de rémunération du capital.

En parallèle à cette réflexion et face à l’urgence pour la question qui nous préoccupe, pourquoi les agriculteurs seraient-ils une fois de plus les seuls agents économiques à subir les conséquences implacables de l’inélasticité des prix alimentaires ? Cette inélasticité qui amplifie proportionnellement plus la valeur que le sont les variations réelles de volumes. Une inélasticité encore, qui les livre à la volatilité les cours des matières premières agricoles au prétexte que les dogmes libéraux du marché seraient devenus intangibles.
Publié en avril 2016, le dernier rapport de l’observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires, vient nous rappeler que toutes les filières étudiées (céréales, lait et viandes bovines) révèlent des coûts de revient (rémunérations des agriculteurs comprises) supérieurs aux produits de vente et subventions cumulés.
Le lien de téléchargement du rapport : http://pdf.lu/7Dhe
En pleine tourmente, nos agriculteurs sont totalement étranglés et n’ont plus d’autre choix que de comprimer leurs charges ; et plus grave encore, de ne plus pouvoir investir. Cet état de fait conduit fatalement au désinvestissement par l’obsolescence très rapide des moyens de production et par là même au déclin de l’agriculture … pire, à l’affaiblissement de la ruralité. A cet égard, la loi NOTRe d’essence purement libérale ne fera qu’aggraver la situation des territoires ruraux en déshérence. Je doute fort que les parlementaires entre autre de gauche qui l’ont voté l’aient véritablement compris. Nous reviendrons très prochainement sur leur défaut de compréhension et d’analyse des courants idéologiques à l’œuvre.
En cette période de grande difficulté pour les agriculteurs, le courage des responsables politiques devrait-être de prendre enfin la mesure du désastre que représente une telle situation pour notre économie nationale. De toute urgence, il s’agit de se mettre en situation de reconstruire un autre modèle européen, ou pour le moins à l’échelle de quelques pays s’il n’y a pas d’accords possibles dans une union éclatée … divisée comme jamais.
Il s’impose que le prochain modèle s’appuie :
·       sur les leviers de l’investissement dans les technologies les plus respectueuses de l’environnement,
·       sur les circuits de financement fondés sur le mutualisme ([5]),
·       sur des normes sanitaires et sociales claires ; évidemment partagées au sein d’une Union européenne à reconstruire,
·       mais également sur « l’arme monétaire », comme d’ailleurs nombre d’économistes post-keynésiens l’ont rappelé et affirmé bien avant nous.
Ce sont autant de facteurs déterminants dans nos économies d’après la grande crise de 2008. Enfin, le dernier point justifiera l’instauration d’un véritable débat que nos politiques n’ont jamais voulu trancher entre la responsabilité des banques centrales d’une part et des gouvernements au sein d’une même zone monétaire d’autre part.
Tous les faits historiques qui ont présidé à la modernisation de l’agriculture d’après guerre, démontrent que ces leviers essentiels furent largement opérants dès les années 60 et suivantes.

Le poids économique de l’agriculture Bretillienne, la place et le rôle de nos industries de l’agro-équipement et de l’agro-transformation sont à l’heure actuelle bien trop importants pour que ces questions soient de nouveau éludées jusqu’aux prochaines grandes crises et manifestations agricoles … comme ouvrières d’ailleurs. Il en va de l’emploi agricole mais plus globalement du dynamisme de notre économie départementale.

Pour conclure, rappelons que nos filières économiques territoriales ne peuvent s’en tenir qu’au seul développement des fonctions tertiaires de services et d’études, comme de la « Recherche et Développement ». En effet, même si de telles fonctions sont toutes aussi fondamentales les unes que les autres dans le jeu d’équilibre très complexe des moyens nécessaires au développement de l’économie, les activités productives doivent disposer de toute leur place dans nos territoires.
Si nous voulons construire de véritables chaînes de valeur, ces dernières se doivent d’être conçues de façon équilibrée et respectueuse de tous les acteurs dans les filières concernées.
Nous n’y arriverons qu’à l’unique condition de nous inscrire dans une perspective réaliste, pragmatique et dotée d’un esprit constructif ; forcément solidaire. Ce ne sera possible qu’au moyen de véritables négociations paritaires, avec l’ensemble des parties prenantes dans les filières agricoles et agro-industrielles, toutes pourvoyeuses d’emplois et de compétences diversifiées.

Philippe Bonnin
Conseiller Départemental
Maire de Chartres de Bretagne


([1]) - 1,7 million de tonnes de lait livré en 2015.



([2]) – TPE : Très Petite Entreprise.

([3]) - C’est au début des années 70 que les pays industriels ont subi une première rupture dans la dynamique de développement des organisations économiques productives. Il s’agissait du terme de cette période de grande prospérité d’après guerre qu’on désigna sous le vocable des « trente glorieuses ». Les idées keynésiennes ont alors été écartées par les inclinations néolibérales de marché. Ce courant de pensée était porté par l’école économique de Chicago. Cette institution a largement contribué à fonder la pensée monétariste de l’après Bretton Woods (juillet 1944), avec entre autre Milton Friedman, prix Nobel d’économie 1976.

([4]) - On en revient toujours aux théories de l’accumulation du capital !