Retournements économiques et mutations technologiques.
Quels enjeux pour les emplois d’avenir ?[1]
Le 8 Juin 2026 Philippe Bonnin
Nous sommes entrés dans une économie mondialisée, sujette aux retournements géopolitiques incessants.
Il serait difficile d’engager une réflexion sur les métiers d’avenir, sans porter une attention particulière à l’histoire des techniques. Ce sont en effet les innovations technologiques et leurs usages appropriés qui préfigurent les qualifications opportunes dans une époque donnée. Ainsi, il est intéressant d’appréhender la façon dont s’opère cette relation particulière entre les connaissances, les moyens à disposition et les savoir-faire.
Observer la manière dont s’inscrivent de telles synergies dans une économie nous intéresse parce qu’elles conditionnent et structurent les formes d’organisations sociales et leurs perspectives de développement. Pour ce faire, nous souhaitons développer la présente contribution dans le contexte d’une approche globale ou systémique.
En l’espace de 4 décennies, la contribution de l’industrie dans le Produit Intérieur Brut (PIB) de la France est passée de 25 % à 11 %. Selon les estimations statistiques, la perte d’emplois a été de 2 à 2,5 millions sur un total de 30,4 millions en 2024 (Voir en dernière page quelques données de l’INSEE).
Confrontées à une concurrence internationale toujours plus vive, Les entreprises ont délocalisé et / ou sous-traité une part croissante de leurs fabrications. C’est un échec national. Toutes les conséquences font l’objet de constats, débats et recommandations sans réels retournements. Ainsi, ce sont les déficits commerciaux, des comptes publics déséquilibrés générateurs d’une dette abyssale, l’absence de résilience et la perte de souveraineté …
Au gré du temps, les emplois industriels ont été dépréciés. Les formations techniques sont dévalorisées et délaissées au bénéfice du très large éventail des formations en sciences sociales. Suivant toutes les études prospectives, l’Intelligence Artificielle générative va justement remettre en cause certains métiers tertiaires de service. Quant au secteur productif, il sera lui-même appelé à évoluer très vite avec l’automation / robotisation et bien sûr la digitalisation des process.
Pour autant, il y a une forte probabilité du retour des emplois techniques à haut potentiel de compétences techniques et scientifiques. Ce sont des métiers d’expertise et d’interventions opérationnelles au sein de toutes les chaînes de valeurs. Une telle évolution pourrait conduire à la revalorisation des savoir-faire techniques et industriels. Il s’agit d’une réelle opportunité de réindustrialisation et de reconquête des marchés perdus.
Conférence tenue à l'invitation du Rassemblement des sociaux démocrates et écologistes. Le 8 juin 2026 à Rennes.
1 - De l’anthropologie des techniques, emplois et sociétés.
À l’aune de temps reculés, les communautés humaines survivaient avec des outils rudimentaires et des règles d’organisation sociale strictes. Selon toute vraisemblance, leur pérennité était assurée en l’absence de grands bouleversements naturels ou conflictuels. Il s’agissait pour l’essentiel de s’adapter à la précarité de la vie en des milieux inhospitaliers.
L’usage d’outils, bien qu’archaïques suivant nos codes actuels, sollicitait une certaine compétence, adresse ou dextérité … Celles-ci se déclinaient en une somme de connaissances et justifiaient que soient transmis tous les savoir-faire en adéquation avec les nécessités de la survie. Ainsi, la plupart des travaux de la recherche anthropologique ont relevé des formes d’organisation par métier et corporations : les chasseurs, les forgerons, les tanneurs …
En quelque sorte, notre attention portée aux premiers temps humains nous rappelle que l’acquisition de moyens techniques et leurs usages s’intégraient dans une société particulière, selon des critères qui répondaient aux conditions de vie d’une époque donnée. Depuis le Paléolithique supérieur (de - 40 à - 10 000 ans) et jusqu’au Néolithique, l’ère de la sédentarisation (- 6 000), le passage d’un état de technicité à un autre plus élaboré pouvait se mesurer à l’échelle de millénaires. Les limites à l’évolution des techniques étaient sujettes aux contraintes des milieux, leurs ressources et conditions de vie. Également, ne négligeons pas toutes les pesanteurs d’une organisation sociale très certainement réticente aux initiatives d’indépendance, susceptibles d’inciter des changements dans l’équilibre des pouvoirs … De la révolution technique à la révolution sociale !
Assurément, rien n’est comparable avec notre époque, hormis dans certains espaces géographiques isolés du reste du Monde. Toutefois, si nous convenons d’évaluer les trajectoires historiques depuis les sociétés premières, il subsiste bien cette constance de liens récurrents entre :
· l’organisation sociale,
· la nature des techniques en place avec leurs usages
· les fonctions ou emplois identifiés.
En quelque sorte, il nous appartient d’observer comment les communautés humaines s’organisent, structurent la hiérarchie des pouvoirs dans un espace ou territoire au sens des « bassins de vie ».
Durant toutes les époques, de nouveaux acquis sont venus se greffer au moyen d’échanges liés aux migrations. Il s’en est suivi l’extension des bassins de vie, tant sur le plan géographique que démographique.
Bien que réductrice, une telle approche nous permet de prendre la mesure de l’importance sans égal des évolutions au cours du temps avec la complexité de ce que représentent :
· la réalité des moyens techniques actuels,
· la dimension sociétale qu’ils sous-tendent,
· et toutes les mutations économiques qui ont été requises pour s’adapter aux contextes de chacune des époques successives.
2 - De nos organisations contemporaines.
De notre point de vue, nous sommes entrés dans une période singulière comparée aux temps antérieurs. L’enchaînement des cycles de développement, soutenus par l’évolution de rapports sociaux perméables à l’innovation, n’a pas d’équivalents identifiés.
Personne n’en doutera, les bassins de vie sont autrement plus difficiles à décrire, analyser et interpréter. En effet, nos sociétés contemporaines se sont régulièrement ouvertes aux apports successifs en matière de connaissances scientifiques et techniques. Il s’en est suivi de nouveaux usages et métiers. Dans notre langage d’époque : nous parlons de transferts des techniques, comprenant le savoir-faire associé à leurs usages ; ces deux termes étant réunis dans le concept de technologie, selon notre pratique.
Comment qualifier la période actuelle ? Avec la prudence et tout le discernement utile, ce pourrait être d’apprécier ce constat d’une certaine levée d’obstacles aux processus d’évolution des techniques et compétences. En effet, une part des freins sociaux, fondés sur quelques dogmes pour partie intangibles sont levés. D’une certaine manière, ils confinaient les groupes humains au sein de modèles d’organisations plutôt réfractaires aux changements des usages et pratiques.
Depuis le XVIIIème siècle, nous sommes entrés dans un contexte favorable aux évolutions des pratiques, des emplois et de l'économie en conséquence. Ce furent de grandes révolutions techniciennes puis sociétales. À l’évidence, notre sujet n’est plus celui du passage de l’économie de la cueillette à l’agriculture, mais bien celui de l’épopée industrielle du XVIIIème jusqu’au XXème siècle. C’est une trajectoire hors du commun dans notre histoire multimillénaire.
Elle se traduit par :
· de nouveaux usages des ressources en énergies diversifiées,
· l’avancée sans égal des connaissances scientifiques et leurs applications techniques.
L’essor des industries, piliers majeurs de la formation de la valeur, a généré une puissante dynamique, facteur de création d’emplois dans la production de biens et de marchandises. Les métiers de la production ont ainsi connus un véritable âge d’or. Très rapidement, ils ont induit le développement des emplois dans les services, tant marchands que publics ; les administrations, l’éducation, la santé, …
GÉOPOLITIQUE
Depuis la seconde Guerre Mondiale, les tensions internationales n'ont que très rarement atteint le stade actuel.
Pour autant, rien ne permet de comparer ces tensions aux multiples évènements de la Guerre Froide (1945 - 1990). Durant cette ultime période critique du XXème siècle, il s’agissait d’oppositions idéologiques, fondées sur des corpus théoriques très structurés. Elles nourrissaient des antagonismes manichéens réduits à l’Ouest capitaliste et l’Est communiste. Les ambitions expansionnistes se manifestaient au travers du soutien aux organisations en lutte pour le contrôle des nouveaux États. Ces États issus du démantèlement des empires coloniaux. Même violents, de tels conflits étaient qualifiés de « périphériques », puisqu’au final ils évitaient les affrontements directs entre les deux « blocs ».
L’effondrement du régime soviétique a précipité la fin de ces deux concepts manichéens de la gouvernance mondiale, à quelques exceptions près. Ce fut le terme de la Guerre Froide.
En ce qui concerne les actuelles coalitions, elles s’avèrent autrement plus illisibles, instables … Des présentes alliances à « géométrie variables », on retiendra une certaine forme de retour aux antagonismes culturels, identitaires, ethniques, voire même religieux … Évaluer et juger de toutes ces périodes de l’histoire contemporaine peut nous aider à mieux comprendre le présent pour nous projeter dans un avenir on ne peut plus hypothétique.
Ci-après, nous reviendrons sur le premier quart du présent siècle.
3 - Nous sommes confrontés à un modèle culturel, technologique et économique, étendu à l’échelle du Monde.
En 1995, la création par 128 États de la très libérale Organisation Mondiale du Commerce (OMC) ([2]) a permis l’ouverture des marchés à l’échelle internationale. En 2004, du fait de son poids démographique et la montée en moyens et compétences de son industrie, l’adhésion de la Chine a consacré le parachèvement de cette construction inédite. En moins de 20 ans, la dynamique de la mondialisation économique aura permis la survenue de nouvelles puissances industrielles, grâce aux délocalisations et à leur accès aux marchés des pays « développés » ([3]). Un processus largement facilité par les accords de l’OMC. Des pays considérés « émergeants » au début de l’actuel XXIème siècle ont accédé au statut sans conteste de puissances économiques. Il s’agit entre autres des BRICS ([4]).
À ce stade, il nous faut rappeler que les courants de la pensée monétariste des années 1970 - 80 ([5]) ont exercé une influence considérable sur les politiques économiques. Leurs inspirateurs préconisaient le libre exercice des règles du marché, accompagné de la dérégulation financière et le renvoi du rôle de l’État à l’histoire. Ces penseurs économistes ne sont pas étrangers au déclin récurrent de nos chaînes de valeurs productives. Toutes les conditions ont ainsi été réunies pour que s’instaurent les processus de délocalisations industrielles vers les pays à moindre coût social et environnemental.
Les leçons de la grande crise de 1929
Il a fallu des millénaires pour franchir les premières étapes, puis des siècles, et maintenant : tout juste quelques années … voire même quelques mois ! Ainsi, l’enchaînement des innovations / applications / mutation s'est terriblement amplifié ; notoirement depuis les années 1930, à l’issue de la 1ère grande crise du capitalisme d’accumulation. Cette crise a rebattu les cartes, entre autre avec le choix de l’intervention publique (le New Deal de la Présidence Roosevelt) et de nouvelles contributions économiques, dont celle de Keynes et ses successeurs. La dynamique du développement économique accompagné d’innombrables innovations s’est ensuite diffusée au gré des décennies et années à l’échelle des pays, des continents, puis du Monde. Sommes-nous parvenus à la même situation en termes d’accumulation du capital non redistribué, ni réinvesti ? En 1929, s’il s’agissait d’un contexte étasunien élargi, l’actuel problème est à l’échelle du Monde …
Enfin, il convient de nous rappeler qu’à l’issue de l’acte fondateur de l’OMC, des dirigeants économiques et même politiques ne tarissaient pas d’éloges et satisfactions à propos de la survenue d’une certaine modernité de la société qui se préparait à devenir « post industrielle » … Dont acte !
L’heure est au constat : Ce sont la désindustrialisation, le chômage chronique, l’endettement public, la désertification de bassins de vie & emplois, la résurgence de poches de pauvreté, le déclassement social … L’aboutissement extrême de ces faits contribue à l’émergence d’économies de survie, voire même souterraines. Sans les développer ici, nous savons que de telles situations font vaciller nos démocraties au bénéfice d’autocraties autoritaires.
Enfin, dans le contexte des actuelles tensions internationales, il n’est pas anodin de relever que la Chine est également en recherche de solutions à sa politique de l’offre dont les débouchés sont plus qu’à la peine. Il ne s’agit donc plus seulement de simples questions de conjonctures mais bien d’une crise structurelle. Pour autant, ceci ne met nullement en cause l’avance technologique incontestable de l’aire asiatique. Elle ne se limite bien sûr pas à la seule Chine.
Les enjeux actuels.
Nous assistons à des antagonismes de vision du Monde qui déstabilisent l’équilibre géopolitique planétaire. Nous sommes entrés dans une société globalisée où la force supplante le droit, où les règles de la coopération multilatérale, selon l’esprit des Nations Unies sont remises en cause.
Érigés comme d’ultimes moyens de pression, nous subissons les embargos sur les matières premières, l'énergie et ses produits dérivés, sans oublier les composants de haute technicité. De tels blocus neutralisent des filières de productions essentielles. Ce sont également des facteurs d’inflation aux conséquences très préjudiciables en termes de pouvoir d'achat pour les catégories sociales les plus modestes. En outre, ces crises ont des répercussions extrêmes sur l’environnement, et pas seulement dans les zones de conflits exacerbés.
1 - Changer de paradigme, un défi pour l’avenir.
Nos modèles économiques intégrés dans la dimension globale des échanges internationaux de bien et services sont ainsi fragilisés. Confrontés à cette réalité, la recherche d'une moindre dépendance aux marchés mondiaux revient dans le débat.
En quelque sorte, nous atteignons les limites de la mondialisation. Garantir plus d’indépendance pour notre accès aux ressources et biens essentiels, s'avère aujourd’hui plus que nécessaire. C'est un enjeu de résilience ; de souveraineté concernant nos économies. Cette problématique concerne toutes nos filières productives ou chaînes de valeur.
Un état des lieux exhaustif devra très vite trouver toute sa place pour que nous dégagions d’autres perspectives, afin de pouvoir infléchir les orientations de nos modèles économiques et financiers dépendants à l’excès d’importations. C’est d’autant nécessaire qu’ils ne répondent plus aux enjeux de la cohésion sociale. La réduction des inégalités devient un impératif.
C’est une réalité qui nous invite à reconsidérer nos modèles productifs au moyen de choix technologiques à redéfinir ou réinventer pour mieux se les réapproprier. Il s’agit d’une préoccupation d’importance, pour enrayer le présent déclin ; ceci dans le but d’impulser le retour à une croissance fondée sur d’autres potentialités d’accès aux ressources, biens et services. Le sujet est d’évidence indissociable d’un nouveau contrat social à établir.
2 - Pour le retour de l’État stratège.
Inspiré par l’esprit fondateur de l’Union Européenne, l’État stratège des années 1950 - 60 n’est plus … Est-ce aujourd’hui une préoccupation partagée que de garantir l’accès aux ressources essentielles, ainsi qu'aux technologies indispensables pour restaurer une économie productive, digne d’une telle identité ?
Nous attendons une économie qui se dote :
· des meilleurs moyens techniques, facteurs de compétitivité,
· des process de production vertueux, tant sur le plan environnemental que sociétal.
Avons-nous encore toutes les capacités pour concevoir ces moyens, les fabriquer et les développer ? C’est un immense défi pour l’avenir … c’est un enjeu de souveraineté ; une expression fréquemment usitée de nos jours …
Enfin, dispose-t-on à date de la détermination pour nous assurer d’une telle reconquête en connaissances et compétences. Il s’agit de refonder les filières productives avec des standards novateurs, de qualité et compétitifs … À titre d’exemple : concevoir et rendre efficiente l’usine digitale du futur.
S’inscrire dans cette perspective est incontournable parce que nous sommes parfaitement conscients qu’il serait illusoire de nous extraire d'une économie ouverte, telle qu’elle s’impose aujourd’hui à notre détriment. Certes, il convient donc de nous inscrire dans le cadre de l’économie mondiale actuelle, mais toutefois en nous donnant les moyens de la réguler. En d’autres termes : sortir d’un libéralisme absolu, destructeur de nos propres capacités productives.
Ce ne peut être qu’à l’échelle d’une Europe restaurée dans ses valeurs et fondements initiaux que nous pourrons agir efficacement. C’est le retour à l’esprit fondateur de la reconstruction européenne d’après la seconde guerre mondiale.
Innovations de performance / compétitivité et innovations de rupture
Il importe de distinguer l’innovation d’efficience technique qui contribue à la performance, comme la qualité d’une part et l’innovation de rupture d’autre part. Cette dernière, induira des évolutions notoires et indispensables en matière d’acquisitions de nouvelles compétences. De même, la « rupture » peut induire une redéfinition des modèles économiques. Ils peuvent ainsi nous projeter dans un cycle de synergies nouvelles. Toutefois, ce sera très certainement sous réserve d’une approche du juste équilibre dans la redistribution des ressources acquises ou résultats financiers. À défaut, nous retomberons dans ces travers qui ont abouti à la crise financière de 1929.
3 - Révolution dans les métiers.
Pour franchir les étapes à venir, il importe que nous puissions acquérir de nouvelles compétences. Naturellement, ce sera très certainement une révolution dans l’univers de tous les champs de nos métiers. L'intelligence artificielle n’y sera pas étrangère à condition bien sûr d’en être les acteurs. À cet égard, nous devrons nous affranchir de certaines puissances capitalistiques dominantes, dont les objectifs font craindre des objectifs ou finalités idéologiques apparentés aux diverses formes de montées du suprémacisme.
En cette période du terme d’un cycle de développement, nous sommes confrontés à nombre de contraintes difficiles à surmonter.
Bien sûr, la mobilisation de la Recherche et Développement (R & D) pour dépasser les actuelles limites et engager des alternatives ne faiblit pas. Toutefois, c’est au prix d’efforts toujours plus intenses. En quelque sorte, nous sommes confrontés à cette problématique bien connue des rendements décroissants, caractérisés par des efforts toujours plus soutenus pour atteindre une efficience avec des résultats proportionnellement moindres … À cet effet, les innovations de rupture représentent un enjeu de dépassement pour répondre aux défis.
Enfin, pour ce qui concerne le contexte de la crise environnementale, il s’agit de rechercher de nouveaux équilibres à destination de nos écosystèmes relatifs au vivant ; humanité comprise. Il s’agit d’une préoccupation prégnante, soumise aux pressions de la course insatiable aux ressources. Une telle compétition devient un enjeu de spéculations, de défis et plus encore de confrontations pour accéder l’hégémonie économique ; la nouvelle forme de l’impérialiste contemporain.
Ainsi, nous en revenons aux atavismes d’un monde de prédation : « Forer, creuser encore », contrôler et s’approprier de nouveaux espaces, tant terrestres que maritimes ; tel est le leitmotiv parfaitement identifié chez certains tenants des pouvoirs ou prétendants à les tenir.
Nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène où l’Homme tient entre ses mains le destin de la planète. D’ores et déjà, la 6ème extinction de masse du vivant est en cours ; Tous les scientifiques sont unanimes à cet égard.
Il nous faut inciter les chercheurs et ingénieurs à rester ici ou à venir s’y installer dès lors que nous mobilisons nos énergies en matière de recherche et d’innovation pour appréhender toute le spectre des technologies porteuses d’avenir, et voire plus : de rupture.
Certaines fonctions vont disparaitre, des métiers devront se régénérer et d'autres advenir. Également, il nous faudra repenser nos savoir-faire relatifs au pilotage des nouveaux modèles productifs révisés au moyen de l’automation. Certes, nombre d'emplois de service vont être réduits, voire même disparaître. Pour autant une autre part d'activités de services sera très justement confortée dans les champs de la maintenance, de l’aide aux personnes et plus globalement de la santé et de la solidarité intergénérationnelle. Enfin, ne délaissons surtout pas les métiers de l’éducation, des formations tant généralistes que scientifiques et techniques pour assurer la recherche et l’appropriation des savoir-faire … De même, il nous importe de rappeler que l’emploi est certes un enjeu de pouvoir d’achat, mais tout autant, et plus : d’insertion, comme d’intégration sociale.
Revenons-en au bilan de ce premier quart du XXIème siècle. Il est d’ores et déjà singularisé par la montée en puissance des moyens de calcul sans égal avec des outils numériques, toujours plus performants ... Ils permettent l’accès à de nouvelles étapes de la révolution cognitive en cours, assistée au moyen du développement de l’intelligence artificielle (« IA »), les LLM ([6]) ... Le sujet s’invite dans notre quotidien avec force de débats philosophiques traitant de la pensée transhumaniste … ; « l’homme augmenté » ! … Avec plus que des interpellations et inquiétudes, nous nous rapprochons des théories de l’eugénisme …
Au stade du présent débat, il ne nous semble pas opportun de considérer formellement quels sont les emplois qui vont disparaître, se maintenir ou survenir. Rien ne peut, ni doit être figé !
C’est au moyen d’une approche d’abord pragmatique et lucide qu’il nous faut aborder les actuels défis, pour mettre en échec toutes ces avancées et propositions démagogiques ; ces programmes ou projets politiques qui prétendent régler les problèmes de notre société avec moins de démocratie et plus d'arbitraire, fatalement dénué de certaines formes d’intelligence, tant sociales que techniques. Il est urgent de mettre notre économie et tous ses acteurs au service de nos attentes sociétales, empreintes de valeurs humanistes. Évidemment qu’il restera de notre responsabilité collective d’assurer toutes ces adéquations ; et autant que possible avec cohérence et intelligence.
De notre point de vue, tout ceci n'est pas contraire, antinomique, avec les enjeux de retrouver l’efficience de nos chaînes de valeur. Ce sont nos gages pour une nouvelle compétitivité qui se doit d’être vertueuse, grâce entre autres à l’innovation pour plus de qualités déclinées dans l’intérêt de la vie au sens très large … pour une planète durable !
D’ores et déjà, n’avons-nous pas à nous mobiliser sur l’enjeu de la reconquête de nos marchés intérieurs ? Il s’agit là « d’une sortie par le haut ». Il est encore temps d’y croire. Nous en appelons de tous nos vœux pour construire une société ouverte, vertueuse, prospère, résolument tournée en direction d’un avenir de responsabilité. Nous sommes parfaitement conscients qu’il s’agit d’un changement de paradigme … Mais qu’elles sont les autres alternatives réellement fidèles à nos valeurs humanistes ?
Les emplois de demain devront-être au rendez-vous ; pour autant, ils seront différents. Il nous faut d’évidence une société en mesure de les anticiper et les préparer ; une société capable de se régénérer.
À propos de l’Intelligence Artificielle
Le 1er juin 2026, le journal Le Monde publiait l’analyse de Stéphane Lauer, éditorialiste, à propos de l’encyclique « Magnifica humanitas » de Léon XIV. Nous en retiendrons que : « Le pouvoir politique est soumis à des injonctions contradictoires.
· D’un côté, la pression d’une course mondiale à la puissance algorithmique : maîtriser les infrastructures de calcul, sécuriser l’accès aux données, produire les unités de données traitées par les modèles d’Intelligence Artificielle (tokens), sous peine de dépendre d’une puissance étrangère ou d’acteurs privés poursuivant leurs intérêts. L’IA devient un attribut de la souveraineté, au même titre que l’énergie ou l’armement. Renoncer ou ralentir conduirait à un déclassement irrémédiable.
· De l’autre côté, une exigence tout aussi impérieuse, mais politiquement plus complexe à satisfaire : protéger l’humain, contenir les effets sociaux d’une technologie qui menace l’emploi, le financement de l’État-providence, fragilise la démocratie et accroît de façon insoutenable l’empreinte carbone. Avec l’IA, l’humanité dispose d’un pouvoir inédit d’orienter son destin, tout en restant peu armée pour se protéger d’effets collatéraux existentiels ».
Un développement hors de contrôle ?
Dans un article publié par Médiapart le 20 juin 2026, Romaric Godin, journaliste économique fait son deuil de l’institution d’organismes de régulation des usages de l’Intelligence Artificielle. Les appels de quelques 2 300 mathématiciens à l’échelle internationale ([1]), de 150 personnalités du monde de la culture en France et bien sûr de Léon XIV n’y feront rien. Selon Godin, c’est le principe même de la fonction sociale de cette technologie qui est néfaste. Il s’appuie entre autres sur une étude du « Massachussetts Institute of Technology ». Elle recueille l’avis de 272 experts issus de trente-neuf pays (2). Sont ainsi identifiés les « risques catastrophiques liés au développement de l’IA pour l’armement, les cyber-attaques ou encore la création et la dissémination de fausses informations sophistiquées ». Et l’auteur de poursuivre : « c’est ignorer ce qu’est ce supposé progrès ... aucune technologie n’est neutre, elle est le produit de la traduction sociale du travail scientifique, ainsi que de l’orientation (sociale) de ce même travail. Les sciences dures s’inscrivent dans une société … et l’intelligence artificielle vient répondre aux besoins de notre société organisée autour du capital et de son accumulation ». Également, et tel que nous le considérons : l’auteur souligne que « l’intérêt du capital en est la priorité … ». Ainsi, « la logique en est inversée ; on ne part pas des besoins réels et concrets des hommes pour développer et utiliser la technologie (l’IA en l’occurrence {*}), mais on les définit à partir de la technologie (pensée ou vision {*}) capitaliste ». Et d’insister : « ce renversement de la logique est propre au fonctionnement de notre société ... Et dès lors, les appels à la régulation, à la création d’une « bonne IA » … sont vains ». Et de conclure : « L’IA est un besoin du capital, et pour satisfaire ce besoin, la fuite en avant technologique n’est pas une « dérive » ou un « effet indésirable » que l’on pourrait contrôler, c’est une nécessité centrale … L’IA est par nature une machine qui falsifie le réel pour mieux le construire à son image. Le monde de l’IA est celui de la mystification parce qu’il est celui d’un capital aux abois qui ne peut plus supporter la contradiction … Le piège se referme donc. En voyant l’IA comme un progrès humain alors qu’il n’est qu’un progrès du capital, on refuse de voir l’essentiel. Il ne peut donc y avoir qu’un combat qui vise directement l’IA dans son principe organisateur, celui de la société renversée du capital. Le reste ne sera que gesticulations vaines ».
([1]) - Déclaration de Leyde (Pays-Bas).
(2) - publiée le 3 juin 2026.
{*} NDLR.
Pour consulter notre point de vue à propos des infrastructures numériques que sont les Data-Centers :
http://philippebonnin.blogspot.com/2025/03/competitivite-de-notre-economie-les.html
Document issu de la publication « Emploi, chômage, revenus du travail ».
Institut National de la Statistique et des Études Économiques (INSEE)
Direction de l'Animation de la recherche, des Études et des Statistiques (DARES°)
Édition 2025
Conférence tenue à l’invitation du rassemblement des sociaux-démocrates et écologistes, le 8 juin 2026 à Rennes.
([3]) Ce furent en priorité les marchés de l’aire occidentale de la 1ère révolution industrielle ; principalement l’Europe de l’Ouest et l’Amérique du Nord.
